Inédits

 

C'est l'histoire d'un pianiste réputé. Il est invité dans une ville, Prague, ou Vienne, pour enregistrer un concerto contemporain avec la philharmonique. On profite de son séjour pour organiser des classes de maîtres, où des élèves triés parmi les meilleurs profitent des conseils privés du grand visiteur.

 

Le premier jour, son attention se déporte sur la dernière du groupe.  Elle est assise de manière à ne pas trop se faire remarquer, attitude qui la trahit. Un des professeurs avertit discrètement le maître:

 - Attention, ce n’est pas la plus douée de la classe.

 - Avant qu’elle n’ait produit un son, je m’en rends déjà compte. C’est pour ça que j’ai hâte de l’entendre.

Méchanceté inhérente à cette race maudite que sont les musiciens?

Mais passons.

Chaque élève fait un segment d’étude que le maître interrompt avec une déférence accompagnée d’un reproche pas toujours enrobé, mais la plupart du temps lumineux. Puis il passe à la suivante.

La dernière s’amène d’un pas beaucoup moins assuré que les autres. Elle est frêle au point qu’on pense qu’elle va s’évanouir. Sa constitution physique, visiblement, ne lui permet pas de se mesurer à un répertoire musclé.

Elle commence timidement son étude. Se reprend plusieurs fois au début, en sorte que le maître, exceptionnellement,  la laisse jouer la pièce en entier.

À la fin, toutes ses compagnes s’échangent des ricanements remplis de compassion perfide.

 - Qu’avez vous à rire ? demande le pianiste. Oui, c’était maladroit. Oui, les doigtés sont à refaire, bref: c’était imparfait. Mais aucune d’entre vous ne s’est-elle donné la peine d’écouter? Moi, en fermant les yeux, j’entendais enfin de la musique.

 

Le lendemain, il  convoqua l’élève pour une leçon privée. Il l’amena à une meilleure adéquation entre la force de ses bras et l’extrémité de ses phalanges. Elle avait en effet de longs doigts qui couraient sur le clavier avec une retenue qu’il jugeait contraire au romantisme.  Par contre, il dut admettre qu’il y avait dans la mazurka qu’elle avait choisie une exécution très expressive.

Il se mit au piano et rejoua la pièce en accentuant très fort les deuxièmes temps, et en faisant résonner les basses comme il faut.

Il l’invita à se réessayer. Elle se lança dans un passage marqué vite et fort, en réussissant l’exploit de le faire tout en pianissimo.

Vers la fin de l’heure, il attaqua le même passage avec une agitation fiévreuse. Puis il l'invita à faire de même.

Elle redoubla de lenteur.

Il se remit au piano comme un enragé.

Elle frémit. Il avait l’air d’un commando solitaire dans un champ rempli d’opposants qu’il fallait exécuter.

Elle resta longtemps médusée après l’accord final, avant de se laisser convaincre de jouer une dernière fois.  Elle s’assit machinalement, fixa son regard sur le mur, et interpréta une valse triste et lente, en l’étirant jusqu’à la fin, une fin hélas qui ne fut jamais entendue, puisque la jeune fille s’était assoupie sur ses jointures en jouant les dernières notes sur ses genoux.

Il la cueillit, la déplia doucement, et alla l’étendre sur le canapé. Il la contempla de longues minutes en méditant sur ce qu’elle lui avait mystérieusement appris.

Il avait dit vrai aux autres: de la musique.

Il eut envie de la dévêtir et se voyait déjà en train de perdre la tête, mais il était trop tard. En venant pour la caresser, il vit qu’elle était morte.

 

 

L'image ressemble à un Dali, un pianiste en complet noir qui se déshabille et qui se dissimule entre le cadavre d'une jeune musicienne et le tissu qui la recouvre. Il faut y voir la métaphore assurément d'un meurtrier qui cherche à se maquiller à l'intérieur-même de son crime, mais aussi d'un homme en quête de sa pureté. Féminine ou autre.

Quelques-uns ont cherché à y voir de la misogynie.

 

Des hommes à la recherche d'une féminité d'eux-mêmes se sont tus pour mieux se connaître. Certains auteurs l'ont fait. Ils sont entrés quelque part, par toute sorte de moyens, imaginaires, ou par l'opium, à l'époque de Baudelaire, pour s'apercevoir que ce quelque part était un pan d'eux-mêmes, inaccessible naguère.

 

Ils entrent, parmi des peintures chinoises délabrées, parmi des lambeaux de chair aussi, étant à l'intérieur de leur corps physique, à la recherche d'une zone paradoxalement immense, ce terrain de football dont se servent les adeptes de la méditation pour montrer comment, devenu pas plus gros qu'un point géométrique, notre moi se confronte à la grandeur du Tout. Explorez. Marchez, ne craignez pas de vous perdre, si le téléphone sonne, vous l'entendrez sonner n'ayez pas peur, vous l'entendrez sonner d'une manière que votre oreille n'avait encore jamais expérimentée, jamais ouïe, jamais reproduite, jamais. Aucune peur ne sera associée à l'expérience. Si c'est la voix de quelqu'un, vous serez à même de dire c'est qui, quand, pourquoi, et cela ne vous déconcentrera pas de la descente en vous-même, dans ce grand terrain de football, ou grande piscine si c'est à la nage, ou sanctuaire si c'est à genoux. Vous serez en train d'avoir accès à ce que vous rêvez de vous-même, car ce qu'on rêve ou ce qu'on redoute de soi existe, malheureusement pour les uns, heureusement pour les autres.

 

Ma curiosité agit comme une déesse. Elle me sauve du désenchantement et promène ma concentration dans l'empire exigeant de l'ascèse, pour mieux connaître cette femme en moi remplie de bonnes intentions, celle-ci ou telle autre, les regarder, les aimer, les haïr me les font mieux comprendre, car une fois que mes rendez-vous professionnels sont passés, seul, je ferme les yeux et je choisis d'aller, comme l'abbé Lester, me recueillir chez la femme, ou m'ouvrir à celle qui est en moi en m'y glissant, l'abbé Lester devenu la belle Esther, et la femme éléphant de Picasso devenue une dormeuse aussi paisible que son oreiller.

 

La concentration veille. Flamme dérisoire, dans son ardeur aujourd'hui pudique, puis panique, comme dans une arabesque, un entrelacs, elle se met à cracher, s'étouffe, renaît, mais c'est la noyade qui commence: la chandelle a brûlé presque toute sa condition, la flamme vacille comme on dit, va... cil... lente... mains bleues qui rapetissent, agrippées sur le rebord du bain de cire, qui déborde, ramolli, s'épaississant, demain, la réalité t'aura rattrapé, bout de chandelle...

 

Les gens soi-disant prévoyants les économisent. Je n'ai jamais trouvé que c'était si dérisoire. Sans économie aucune, aucune vie ne fonctionne, pas vrai? Madame Héneault prend les glaçons qui traînent encore dans les verres à cocktails, se croyant non-vue de ses invités, et les remet dans le congélateur. Pas pour sauver la glace, bien sûr que non, mais pour ménager l'électricité. Aussi, j'aime cette femme. Il y a quelque chose de violent et de tendre chez elle. Une pensée d'une dextérité coupante, avec une grâce longitudinale, rectiligne, belle à nous effrayer dans sa robe couleur de jour, ou son tailleur couleur du soir. On la voit se faufiler diaphane dans la flore et la faune de ses conseillers. Elle aura bientôt la quarantaine; elle paraît encore avoir vingt ans. Elle est restée "la jeune fille aux cheveux de lin" de Debussy.

 

Qui peut imaginer que cette femme passe des nuits blanches, à halluciner que des créanciers imaginaires entrent dans sa chambre et viennent lui extorquer l'argent qu'elle a mis de côté pour ses vieux jours?

 

 Ce qu'a vu le vent d'Orient, capricieux et léger, est déposé comme un linceul où l'individu qui y cherche sa bonne aventure la trouve. C'est que ce linceul est solide comme de l'or; en bon miroir, il peut nous faire examiner des tissus. Chaque tissu est une histoire. Shéhérazade en produit dans Les Contes des mille et une nuits, et ainsi de suite jusqu'à ce que le sultan, las de les entendre, ces histoires qui se ressemblent toutes, se fâche un soir, et lui dise: "C'est bon, va-t-en, je te laisse la vie sauve, mais gare à toi si jamais tu reviens, je sors mon glaive et pfft!"

 

 Une histoire, une dernière, que j'aime à me raconter souvent, et qui me vient du même auteur, est celle d'un triste aventurier, ou encore, celle d'un anthropophage, ou celle, inachevée, qu'il aurait écrite avant de se taire, au fond, laquelle choisir ? Je les aime toutes, presque autant les unes que les autres, elles sont comme les collines d'Anacapri,  les sons et les parfums tournoient dans l'air du soir, des histoires courtes qu'on lit séparément, dans l'ordre, ou dans le désordre, elles se complètent tout en se suffisant à elles-mêmes, et quand on ouvre le recueil des années plus tard elles sont restées les mêmes tout en ayant changé. Chairs d'enfant, rides de personnes âgées, entre les sillons, une valse de Méphisto.

 

Pour revenir à cette histoire que j'aime à me raconter souvent, celle de ce jeune conseiller en forêts ... mais celle-ci, c'est Madame Héneault qui me l'a racontée en personne. Il faut dire que le monde est vaste. Les auteurs sont partout. Et nous devons recourir aux livres de nos bibliothèques pour savoir qui a dit quoi avec exactitude, même si les histoires sont mieux imprimées dans nos têtes que la biographie de leurs auteurs.

 

Une histoire dont le tragique nous effleure, car elle coûte la vie à ses principaux personnages. Je dis bien "nous effleure", quoique pour deux personnes au moins, Esther Héneault, qui la raconta, et moi, qui l'entendis, cette tragédie entra dans nos chairs comme des pinces de désincarcération dans des véhicules accidentés.

 

Une haie négligée laissait battre ses branches en dissimulant le bois pourri d'un domicile à vendre. Ce que nous étions elle et moi ? Des épaves, à la fois si bien abandonnés au confort d'un Côte de Beaune, que j'avais caché sous le siège avant de la voiture, et si peu préparés à une réflexion sur la mort. Elle avait commencé son histoire de manière inopinée, alors que j'allais la déposer chez elle. Nous faisions notre détour habituel où, à cette heure-là de la nuit, personne, incluant ses gardes-du-corps, ne risquait de nous voir.

J'entendrai toujours la voix d'Esther conclure à travers ses larmes:

 - Oh, Daniel, Daniel ! Si tu savais comme j'ai du mal à me pardonner mon rôle dans cette affaire!

 

 

Ce jeune ingénieur en forêts montrait une mine sombre, mais l'on pense aujourd'hui que c'était sa manière de se protéger des autres. Qu'importe. Ses yeux allaient me prouver plus tard qu'il avait un cerveau lumineux. Il avait souvent dû se faire des ennemis sur son passage. Il avait des amis aussi, et de bons appuis, dont Esther, ministre à cette époque-là, grâce à qui, comme je l'ai dit, je connais l'histoire.

Éric, cet ingénieur en forêts, avait déjà écrit une thèse sur les écosystèmes. Il était fort en chimie. Il avait commencé un cours de droit à l'université, qu'il avait abandonné pour une session d'hiver en théologie, en raison de prises de conscience plus nombreuses que je ne saurais en énumérer. L'essentiel est qu'il était brillant.

Les fées sont de bonnes danseuses, aussi Madame Héneault adorait Vienne. Lors d'un passage ministériel à un sommet, elle y avait rencontré Éric et s'était immédiatement entichée de son regard vivace. Après un souper de dignitaires, elle avait forcé le cordon qui séparait la section des gens importants de la section des subalternes, avait offert sa main nue à Éric, et les deux s'étaient laissés entraîner dans une valse qui commençait.

Éric l'accompagna, docile, dans un parcours qu'elle qualifia de presque "sans faute", puis de retour au pays elle lui donna un poste de conseiller dans son ministère.

Ce presque sans faute acquiert de l'importance quand on sait qu'Éric présenta, peu après son entrée en fonction dans le bureau de comté de la ministre, toutes sortes de symptômes qui allaient conduire à un diagnostic de sclérose en plaques. Pour le reste il accomplissait chaque tâche avec une perfection qui démontrait que celle-ci existait bel et bien.

On voit la beauté d'un ciel, on en voit la faille  que si l'on veut. Mais pas besoin de la nier longtemps. Elle arrive, survient, attaque. Éric, qui ne posait pas sur lui-même le regard d'un peintre auto-satisfait, commença à se prendre en défaut sur toutes sortes d'éléments dans ses rapports. Mais ceci, Esther Héneault l'ignorait.

 

Elle l'apprit au hasard d'une réunion où quelqu'un se plaignit de l'arrogance du jeune conseiller en forêts. Le chef de cabinet voulut nuancer en disant que l'arrogance est souvent un manque de confiance en soi.

"J'ai remarqué, fit une nouvelle voix, que tous ses comportements ne découlent pas obligatoirement de sa maladie. C'est en effet difficile de croire que quelqu'un qui attend un verdict se comporte comme si ce verdict était déjà rendu et qu'il en avait déjà purgé la peine en entier."

Éric connaissait bien la danse, la musique, et tout ce qui donne envie de voler. Dans les deux sens du mot: bouger dans les airs, et prendre ce qui est à autrui. Il devançait ses adversaires. Il coupait l'herbe sous le pied des organisateurs lors de rassemblements de l'aile gauche...

"Hé, ho, finit par lui dire un jour Esther, il est magnifique ton rapport, personne ne dit le contraire, mais avoue que tu as eu de la chance. Les forêts sont de moins en moins menacées avec l'arrivée de nouvelles technologies, on imprime de moins en moins de livres, le papier est de moins en moins nécessaire surtout depuis qu'on a appris à le recycler, alors tu as été pas mal opportuniste de ne pas en tenir compte dans ton exposé."

 

On commença à faire des blagues sur l'intégrité de ce phénomène appelé Éric, à se demander à quoi pouvait bien servir l'honnêteté quand le silence faisait le travail à lui seul.

 

Tout se mit à aller de travers pour lui du jour au lendemain. La remarque d'Esther l'avait scié en deux, et ce n'est certes pas un hasard qu'il ait ressenti une importante poussée de sa maladie quelques semaines plus tard.

 

Ce doit être vrai qu'une parole dite en un jour précis, comme un jour encerclé d'avance sur le calendrier de la vie, peut changer cette vie autant que tout autre événement majeur, la perte d'un parent en bas âge, un accident d'avion ou une attaque qui détruit les quartiers d'une ville en guerre. Ce doit être vrai, mais je suis loin d'en être sûr. J'ai déjà dit à des industriels qu'ils feraient faillite s'ils ne suivaient pas mes conseils, ils ne les ont pas suivis, ils ont fait faillite, mais leur vie intérieure en est restée inchangée.

 

Au gouvernement, l'appréciation qu'on avait d'Éric était la même depuis le début: sens aigu de la perfection, besoin d'être reconnu à tout prix, mais arrogance arrivant mal à dissimuler un manque de confiance en lui.

 - Quel paradoxe quand même !

 - Pas du tout Daniel. Les gens se déclarent souvent la guerre à eux-mêmes.

Esther m'avait déjà ouvert son agenda pour me montrer le nombre de conférences qu'Éric donnait dans différents lieux. Chaque fois, les conférences rapportaient de nouvelles adhésions dans l'aile droite du parti. Sur un graphique, je m'amusai mentalement à tracer en bleu les rendements d'Éric avant la remarque d'Esther, et, en rouge, ses rendements après le jour fatidique. Rien de significatif et je renonçai à vouloir comprendre le malheur d'Éric par ordinogramme.

 

Brouillards, feuilles mortes, quand c'est Debussy qui exprime le flou sentimental en musique nous sommes des corps au septième ciel.  À condition d'avoir l'oreille, et surtout le cœur, indulgents pour les dissonances. Dans le désarroi d'Esther, je percevais un drame encore plus grave qu'elle-même ne semblait capable de le dire. Aussi, je n'arrivais pas à me faire une idée logique du malheur d'Éric autrement qu'en ressentant une blessure indéfinissable, au sens propre. Je me couchais le soir et ma gorge se nouait, sinon une vieille brûlure d'estomac refaisait surface qui m'obligeait à me relever.

Qu'est-ce qu'on peut dire au juste à quelqu'un qui le rende à ce point misérable intérieurement? La question m'offrait deux volets: était-ce la chose en elle-même ou les mots avec lesquels la chose avait été dite? Esther n'avait pas la mémoire exacte des paroles qu'elles avait utilisées. "Opportuniste", ou quoi d'autre? Il est vrai que personne ne doit aimer se faire traiter d'opportuniste.

 

Une vérité choque, pas vrai? Mais une vérité peut-elle assassiner quelqu'un? Moi-même, à plus petite échelle, il m'importait de me réaliser. Je m'exerçais à imaginer quelle parole aurait pu m'être dite pour que je renonce à l'art, la peinture, la musique, et ces trésors qui me sont si précieux quand je rencontre des travailleurs autonomes. Je les préfère à tous mes autres clients. Ce sont les gestionnaires les plus consciencieux qu'on trouve.

Quel mot avait une sonorité si brutale qu'il aurait pu détériorer mon existence? J'adhère à l'échec de ceux que j'aime,  surtout quand je comprends leur échec. Mais voilà que je souffrais intérieurement du naufrage d'un étranger,  sans avoir moi-même jamais vécu de naufrage.

 

Ce qui est difficile d'une blessure, c'est qu'elle ne fait mal que si on y pense, et on vient à ne plus savoir si c'est dans la pensée qui se fige sur elle ou dans sa véritable nature qu'on souhaite violemment qu'elle cesse ou qu'elle nous emporte. Une seule personne pouvait m'en délivrer ou m'entraîner vers une issue plus douloureuse, afin qu'on en finisse, et c'était Éric lui-même.

 

Il tombait des clous ce soir-là et je n'avais aucune envie de me ramasser à la salle Pierre-Mercure, mais Esther m'avait dit l'importance qu'Éric accordait à cet événement. C'était son quatuor à cordes préféré qui invitait une accordéoniste brésilienne à une soirée de tangos.

 

Instructif de voir comment une salle écoute sans bouger le petit doigt de la musique qui est conçue pour faire danser. Le metteur en scène avait eu le génie de ne pas louer les services de danseurs, mais avait imaginé une chorégraphie pour l'accordéoniste, laquelle nous transporta corps et âmes dans des jardins d'ambassade où des fleurs carnassières se découpaient sur du sable en feu. Je vous le jure: moi qui ne suis pas sensible à la botanique, je voulais aller les cueillir.

Qu'Esther n'était-elle donc pas parmi nous ! Au lieu, Éric était accompagné de deux amis, dont un aveugle, et les trois sortirent assez rapidement de la salle à la fin. Je n'allais pas manquer ma chance de me présenter, déjà qu'Esther m'avait fourni un bon prétexte pour le faire. Il pleuvait toujours aussi fort. Heureusement, le restaurant où ils avaient choisi d'aller n'était pas loin.

 

Il avait amassé suffisamment d'argent en travaillant au gouvernement pour que je l'oriente vers des placements à hauts rendements. Chaque fois que je lui arrivais avec de bonnes nouvelles, je voyais l'éblouissement d'un enfant s'imprimer sur ce visage d'adulte. Il avait les yeux bleus et des cheveux noirs tapés, qu'il ne devait pas se faire couper souvent, non plus qu'il ne semblait prendre plaisir à se raser. Certains jours, sa barbe était virile à l'extrême, comme moi-même j'aurais aimé l'avoir, mais d'autres fois elle était beaucoup trop longue. Cette négligence me frappait. Au mieux, il faisait penser à un personnage du dix-neuvième siècle en peinture. Quel était son rapport au miroir? Et j'avais honte de me surprendre à penser qu'un homme qui a du mal à marcher, même s'il gagne assez d'argent, s'arrange inconsciemment comme un sans-abri.

 

Quelques jours après ses premiers investissements, il y eut une série de montagnes russes à la bourse et la compagnie où j'avais le plus risqué avec l'argent d'Éric vit ses actions s'effondrer. Je réparai du mieux que je pus, et au bout d'une autre semaine tout revint dans l'ordre, même avec un léger bénéfice. Après un combat intérieur d'assez courte durée, je choisis de tenir Éric au courant de ce qui s'était produit par peur qu'il s'en rende compte de lui-même, et je ne voulais surtout pas le perdre comme client. Sa réponse m'émut. Il ne connaissait rien aux affaires, mais il aimait nos rencontres. À la limite, l'argent, il s'en balançait.

Il ajouta:

 - Ce n'est pas ça qui qui pourrait me rendre heureux.

Je pris cette réflexion comme une invitation amicale, c'était l'évidence, et je lui demandai en quoi il était malheureux. Il se mit à dire, et à répéter, que la vie était une affaire pourrie, qu'elle n'en valait pas la peine, qu'on critiquait le judéo-christianisme mais que c'était ça quand même, du travail à la sueur de son front, une coupe de sang qui déborde, etc.

 - T'es sûr que t'exagères pas un peu?

 - Je pourrais t'en raconter jusqu'à demain matin.

 

Moi qui aime tant les histoires, je l'invitai à le faire, mais il se renferma dans une sorte de coma mental. Un peu plus tard, nous discutions du nombre de propriétaires de forêts qui recevaient des subventions, aussi du nombre de forêts en voie de disparition au nord du cinquantième parallèle. Là, il avait retrouvé sa bonne humeur, son ton cordial, son humanité, et je vis qu'il s'animait comme quelqu'un qui s'était déjà conditionné physiquement.

Courir avait été la joie principale de son enfance. Il avait gagné un tournoi de natation, montra du doigt où était la vidéo dans son étagère. Le tango aurait été sa passion, mais les femmes l'attiraient trop. À l'école du cirque, on n'avait pas retenu sa candidature. Il ne s'était pas aidé, en entrevue il en avait trop dit, on l'avait trouvé trop critique, trop intellectuel. Il avait un fantasme prononcé sur les mollets des femmes.  Il avait mis un long temps à le régler, mais à présent il était capable d'en parler normalement, comme quelqu'un qui a tourné la page. Ça non plus, ça ne lui avait pas rendu service en entrevue.

Ça devait être beau de voir ce grand barbu se tordre à la cheville et aux mollets d'une femme, après avoir déjeuné avec elle, sur l'herbe, comme dans le célèbre tableau où lui a gardé sa chemise, son chapeau, sa canne et pas elle. Tout ce qui vient après ce déjeuner, voilà ce qu'un tableau montre sans le dire. Un ami, en pantalons pâles, est avec le couple. Derrière eux, mais entre elle et lui, au centre, qui regarde avec un sourire complice, non pas la caméra, mais plutôt celui qui est en train de les peindre, mais la plupart ne voient que le sourire du jeune solitaire et pas l'artiste à son chevalet, qui est à la place forcément où le spectateur du tableau les regarde, au musée, allons-y dans l'ordre, lui, elle, l'ami au centre, le peintre, le spectateur, qui regarde l'homme qui insiste avec son sourire, insiste vers qui?

Pour compliquer les choses, imaginons que le touriste au musée ressemble au jeune homme du tableau en train de se peindre et qu'il soit habillé de manière identique... Il me fallut plusieurs nuits pour comprendre ce qui m'arrivait quand j'imaginais qu'Éric était encore nu quand j'arrivais trop à l'heure à notre rendez-vous.

 

Avec un séisme important en Asie, la bourse se remit à chuter entraînant des répercussions jusqu'ici. Je ne réussis pas à redresser le porte-feuilles d'Éric. Il manifesta moins de détachement que la fois précédente, car il avait un vague projet de pourvoirie en tête, dans une zone où un feu de forêt avait favorisé une clairière magique dans un parc en Mauricie.

Il était capable de rêver. L'idée qu'il venait de perdre beaucoup m'attristait. Je lui proposai un plan de redressement. Après l'énumération de quelques scénarios, il me fit signe d'abréger. Ça n'en valait plus la peine, et au fond, il ne tenait pas vraiment à se lancer dans un méga-projet.

 

La perspective qu'il m'ouvrait la porte en s'excusant et qu'il me faisait entrer quand même, en me montrant ma place avant qu'il retourne lentement s'habiller commençait à m'agacer sérieusement. Pour bien des raisons, mais principalement parce que je m'étais mis ça dans la tête sans qu'il en soit responsable. Je songeai à l'hypnose, parce que je n'avais ni le temps ni l'argent à consacrer à une thérapie, mais il m'intéressait de savoir ce que j'avais refoulé de mon enfance à propos d'un oncle qui était barbu. Qui aurait été barbu. Car il n'y avait personne de barbu dans l'album de famille. Il y avait les tableaux de Manet, par contre. Et les deux cahiers d'Études de Debussy sur le piano.

 

Par un de ces matins où je sonnai chez lui avec un bon quart d'heure d'avance, car il pleuvait à verse, je n'obtins pas de réponse.

Doublement contrarié, j'attendis dans mon auto jusqu'à dix heures, puis je me présentai de nouveau. Toujours rien.

De retour chez moi, un mot d'Éric me sommait de mettre fin le plus vite possible à notre entente. Il me disait de disposer de ses placements comme  bon je l'entendrais.

Je lui laissai plusieurs messages au cours de la journée. Le soir, je répondis fébrilement à ce que je croyais être son appel, mais c'était la voix d'Esther. En larmes :

- Éric est mort. Mort ! Mort !

Je sautai dans mon auto pour me rendre chez elle. Je n'avais pas hâte d'arriver, je ne savais pas quoi lui dire. En chemin, j'eus la mauvaise idée de faire le même détour que nous faisions autrefois, avec l'accord discret de ses garde-du-corps. La maison jadis déserte avait été vendue depuis longtemps, rénovée, la haie de cèdre était taillée de main de maître.

À mon arrivée chez la belle Esther, des autos-patrouilles et une ambulance m'avaient devancé. Un policier m'annonça qu'elle venait d'être retrouvée morte elle aussi, électrocutée dans son bain.

 

© nchaurette 2015 - http://www.normandchaurette.com/textes.html

 

 

Topic 719064

DH//64Re://T7190[/Nordh - Conseiller] post. 17-06-25 11:03:09

 

1. Forêt - © photo Nordh - Île Bonaventure 2008

2. Piano - © photo FLICKR COMMON EXCHANGE

3. Édouard Manet, Le Déjeuner sur l'herbe, Paris, Musée d'Orsay

© photo Wikimedia https://commons.wikimedia.org/wiki/File:%C3%89douard_Manet_-_Le_D%C3%A9jeuner_sur_l%27herbe.jpg

 

C'est l'histoire d'un pianiste réputé. Il est invité dans une ville, Prague, ou Vienne, pour enregistrer un concerto contemporain avec la philharmonique. On profite de son séjour pour organiser des classes de maîtres, où des élèves triés parmi les meilleurs profitent des conseils privés du grand visiteur.

 

Le premier jour, son attention se déporte sur la dernière du groupe.  Elle est assise de manière à ne pas trop se faire remarquer, attitude qui la trahit. Un des professeurs avertit discrètement le maître:

 - Attention, ce n’est pas la plus douée de la classe.

 - Avant qu’elle n’ait produit un son, je m’en rends déjà compte. C’est pour ça que j’ai hâte de l’entendre.

Méchanceté inhérente à cette race maudite que sont les musiciens?

Mais passons.

Chaque élève fait un segment d’étude que le maître interrompt avec une déférence accompagnée d’un reproche pas toujours enrobé, mais la plupart du temps lumineux. Puis il passe à la suivante.

La dernière s’amène d’un pas beaucoup moins assuré que les autres. Elle est frêle au point qu’on pense qu’elle va s’évanouir. Sa constitution physique, visiblement, ne lui permet pas de se mesurer à un répertoire musclé.

Elle commence timidement son étude. Se reprend plusieurs fois au début, en sorte que le maître, exceptionnellement,  la laisse jouer la pièce en entier.

À la fin, toutes ses compagnes s’échangent des ricanements remplis de compassion perfide.

 - Qu’avez vous à rire ? demande le pianiste. Oui, c’était maladroit. Oui, les doigtés sont à refaire, bref: c’était imparfait. Mais aucune d’entre vous ne s’est-elle donné la peine d’écouter? Moi, en fermant les yeux, j’entendais enfin de la musique.

 

Le lendemain, il  convoqua l’élève pour une leçon privée. Il l’amena à une meilleure adéquation entre la force de ses bras et l’extrémité de ses phalanges. Elle avait en effet de longs doigts qui couraient sur le clavier avec une retenue qu’il jugeait contraire au romantisme.  Par contre, il dut admettre qu’il y avait dans la mazurka qu’elle avait choisie une exécution très expressive.

Il se mit au piano et rejoua la pièce en accentuant très fort les deuxièmes temps, et en faisant résonner les basses comme il faut.

Il l’invita à se réessayer. Elle se lança dans un passage marqué vite et fort, en réussissant l’exploit de le faire tout en pianissimo.

Vers la fin de l’heure, il attaqua le même passage avec une agitation fiévreuse. Puis il l'invita à faire de même.

Elle redoubla de lenteur.

Il se remit au piano comme un enragé.

Elle frémit. Il avait l’air d’un commando solitaire dans un champ rempli d’opposants qu’il fallait exécuter.

Elle resta longtemps médusée après l’accord final, avant de se laisser convaincre de jouer une dernière fois.  Elle s’assit machinalement, fixa son regard sur le mur, et interpréta une valse triste et lente, en l’étirant jusqu’à la fin, une fin hélas qui ne fut jamais entendue, puisque la jeune fille s’était assoupie sur ses jointures en jouant les dernières notes sur ses genoux.

Il la cueillit, la déplia doucement, et alla l’étendre sur le canapé. Il la contempla de longues minutes en méditant sur ce qu’elle lui avait mystérieusement appris.

Il avait dit vrai aux autres: de la musique.

Il eut envie de la dévêtir et se voyait déjà en train de perdre la tête, mais il était trop tard. En venant pour la caresser, il vit qu’elle était morte.

 

 

L'image ressemble à un Dali, un pianiste en complet noir qui se déshabille et qui se dissimule entre le cadavre d'une jeune musicienne et le tissu qui la recouvre. Il faut y voir la métaphore assurément d'un meurtrier qui cherche à se maquiller à l'intérieur-même de son crime, mais aussi d'un homme en quête de sa pureté. Féminine ou autre.

Quelques-uns ont cherché à y voir de la misogynie.

 

Des hommes à la recherche d'une féminité d'eux-mêmes se sont tus pour mieux se connaître. Certains auteurs l'ont fait. Ils sont entrés quelque part, par toute sorte de moyens, imaginaires, ou par l'opium, à l'époque de Baudelaire, pour s'apercevoir que ce quelque part était un pan d'eux-mêmes, inaccessible naguère.

 

Ils entrent, parmi des peintures chinoises délabrées, parmi des lambeaux de chair aussi, étant à l'intérieur de leur corps physique, à la recherche d'une zone paradoxalement immense, ce terrain de football dont se servent les adeptes de la méditation pour montrer comment, devenu pas plus gros qu'un point géométrique, notre moi se confronte à la grandeur du Tout. Explorez. Marchez, ne craignez pas de vous perdre, si le téléphone sonne, vous l'entendrez sonner n'ayez pas peur, vous l'entendrez sonner d'une manière que votre oreille n'avait encore jamais expérimentée, jamais ouïe, jamais reproduite, jamais. Aucune peur ne sera associée à l'expérience. Si c'est la voix de quelqu'un, vous serez à même de dire c'est qui, quand, pourquoi, et cela ne vous déconcentrera pas de la descente en vous-même, dans ce grand terrain de football, ou grande piscine si c'est à la nage, ou sanctuaire si c'est à genoux. Vous serez en train d'avoir accès à ce que vous rêvez de vous-même, car ce qu'on rêve ou ce qu'on redoute de soi existe, malheureusement pour les uns, heureusement pour les autres.

 

Ma curiosité agit comme une déesse. Elle me sauve du désenchantement et promène ma concentration dans l'empire exigeant de l'ascèse, pour mieux connaître cette femme en moi remplie de bonnes intentions, celle-ci ou telle autre, les regarder, les aimer, les haïr me les font mieux comprendre, car une fois que mes rendez-vous professionnels sont passés, seul, je ferme les yeux et je choisis d'aller, comme l'abbé Lester, me recueillir chez la femme, ou m'ouvrir à celle qui est en moi en m'y glissant, l'abbé Lester devenu la belle Esther, et la femme éléphant de Picasso devenue une dormeuse aussi paisible que son oreiller.

 

La concentration veille. Flamme dérisoire, dans son ardeur aujourd'hui pudique, puis panique, comme dans une arabesque, un entrelacs, elle se met à cracher, s'étouffe, renaît, mais c'est la noyade qui commence: la chandelle a brûlé presque toute sa condition, la flamme vacille comme on dit, va... cil... lente... mains bleues qui rapetissent, agrippées sur le rebord du bain de cire, qui déborde, ramolli, s'épaississant, demain, la réalité t'aura rattrapé, bout de chandelle...

 

Les gens soi-disant prévoyants les économisent. Je n'ai jamais trouvé que c'était si dérisoire. Sans économie aucune, aucune vie ne fonctionne, pas vrai? Madame Héneault prend les glaçons qui traînent encore dans les verres à cocktails, se croyant non-vue de ses invités, et les remet dans le congélateur. Pas pour sauver la glace, bien sûr que non, mais pour ménager l'électricité. Aussi, j'aime cette femme. Il y a quelque chose de violent et de tendre chez elle. Une pensée d'une dextérité coupante, avec une grâce longitudinale, rectiligne, belle à nous effrayer dans sa robe couleur de jour, ou son tailleur couleur du soir. On la voit se faufiler diaphane dans la flore et la faune de ses conseillers. Elle aura bientôt la quarantaine; elle paraît encore avoir vingt ans. Elle est restée "la jeune fille aux cheveux de lin" de Debussy.

 

Qui peut imaginer que cette femme passe des nuits blanches, à halluciner que des créanciers imaginaires entrent dans sa chambre et viennent lui extorquer l'argent qu'elle a mis de côté pour ses vieux jours?

 

 Ce qu'a vu le vent d'Orient, capricieux et léger, est déposé comme un linceul où l'individu qui y cherche sa bonne aventure la trouve. C'est que ce linceul est solide comme de l'or; en bon miroir, il peut nous faire examiner des tissus. Chaque tissu est une histoire. Shéhérazade en produit dans Les Contes des mille et une nuits, et ainsi de suite jusqu'à ce que le sultan, las de les entendre, ces histoires qui se ressemblent toutes, se fâche un soir, et lui dise: "C'est bon, va-t-en, je te laisse la vie sauve, mais gare à toi si jamais tu reviens, je sors mon glaive et pfft!"

 

 Une histoire, une dernière, que j'aime à me raconter souvent, et qui me vient du même auteur, est celle d'un triste aventurier, ou encore, celle d'un anthropophage, ou celle, inachevée, qu'il aurait écrite avant de se taire, au fond, laquelle choisir ? Je les aime toutes, presque autant les unes que les autres, elles sont comme les collines d'Anacapri,  les sons et les parfums tournoient dans l'air du soir, des histoires courtes qu'on lit séparément, dans l'ordre, ou dans le désordre, elles se complètent tout en se suffisant à elles-mêmes, et quand on ouvre le recueil des années plus tard elles sont restées les mêmes tout en ayant changé. Chairs d'enfant, rides de personnes âgées, entre les sillons, une valse de Méphisto.

 

Pour revenir à cette histoire que j'aime à me raconter souvent, celle de ce jeune conseiller en forêts ... mais celle-ci, c'est Madame Héneault qui me l'a racontée en personne. Il faut dire que le monde est vaste. Les auteurs sont partout. Et nous devons recourir aux livres de nos bibliothèques pour savoir qui a dit quoi avec exactitude, même si les histoires sont mieux imprimées dans nos têtes que la biographie de leurs auteurs.

 

Une histoire dont le tragique nous effleure, car elle coûte la vie à ses principaux personnages. Je dis bien "nous effleure", quoique pour deux personnes au moins, Esther Héneault, qui la raconta, et moi, qui l'entendis, cette tragédie entra dans nos chairs comme des pinces de désincarcération dans des véhicules accidentés.

 

Une haie négligée laissait battre ses branches en dissimulant le bois pourri d'un domicile à vendre. Ce que nous étions elle et moi ? Des épaves, à la fois si bien abandonnés au confort d'un Côte de Beaune, que j'avais caché sous le siège avant de la voiture, et si peu préparés à une réflexion sur la mort. Elle avait commencé son histoire de manière inopinée, alors que j'allais la déposer chez elle. Nous faisions notre détour habituel où, à cette heure-là de la nuit, personne, incluant ses gardes-du-corps, ne risquait de nous voir.

J'entendrai toujours la voix d'Esther conclure à travers ses larmes:

 - Oh, Daniel, Daniel ! Si tu savais comme j'ai du mal à me pardonner mon rôle dans cette affaire!

 

 

Ce jeune ingénieur en forêts montrait une mine sombre, mais l'on pense aujourd'hui que c'était sa manière de se protéger des autres. Qu'importe. Ses yeux allaient me prouver plus tard qu'il avait un cerveau lumineux. Il avait souvent dû se faire des ennemis sur son passage. Il avait des amis aussi, et de bons appuis, dont Esther, ministre à cette époque-là, grâce à qui, comme je l'ai dit, je connais l'histoire.

Éric, cet ingénieur en forêts, avait déjà écrit une thèse sur les écosystèmes. Il était fort en chimie. Il avait commencé un cours de droit à l'université, qu'il avait abandonné pour une session d'hiver en théologie, en raison de prises de conscience plus nombreuses que je ne saurais en énumérer. L'essentiel est qu'il était brillant.

Les fées sont de bonnes danseuses, aussi Madame Héneault adorait Vienne. Lors d'un passage ministériel à un sommet, elle y avait rencontré Éric et s'était immédiatement entichée de son regard vivace. Après un souper de dignitaires, elle avait forcé le cordon qui séparait la section des gens importants de la section des subalternes, avait offert sa main nue à Éric, et les deux s'étaient laissés entraîner dans une valse qui commençait.

Éric l'accompagna, docile, dans un parcours qu'elle qualifia de presque "sans faute", puis de retour au pays elle lui donna un poste de conseiller dans son ministère.

Ce presque sans faute acquiert de l'importance quand on sait qu'Éric présenta, peu après son entrée en fonction dans le bureau de comté de la ministre, toutes sortes de symptômes qui allaient conduire à un diagnostic de sclérose en plaques. Pour le reste il accomplissait chaque tâche avec une perfection qui démontrait que celle-ci existait bel et bien.

On voit la beauté d'un ciel, on en voit la faille  que si l'on veut. Mais pas besoin de la nier longtemps. Elle arrive, survient, attaque. Éric, qui ne posait pas sur lui-même le regard d'un peintre auto-satisfait, commença à se prendre en défaut sur toutes sortes d'éléments dans ses rapports. Mais ceci, Esther Héneault l'ignorait.

 

Elle l'apprit au hasard d'une réunion où quelqu'un se plaignit de l'arrogance du jeune conseiller en forêts. Le chef de cabinet voulut nuancer en disant que l'arrogance est souvent un manque de confiance en soi.

"J'ai remarqué, fit une nouvelle voix, que tous ses comportements ne découlent pas obligatoirement de sa maladie. C'est en effet difficile de croire que quelqu'un qui attend un verdict se comporte comme si ce verdict était déjà rendu et qu'il en avait déjà purgé la peine en entier."

Éric connaissait bien la danse, la musique, et tout ce qui donne envie de voler. Dans les deux sens du mot: bouger dans les airs, et prendre ce qui est à autrui. Il devançait ses adversaires. Il coupait l'herbe sous le pied des organisateurs lors de rassemblements de l'aile gauche...

"Hé, ho, finit par lui dire un jour Esther, il est magnifique ton rapport, personne ne dit le contraire, mais avoue que tu as eu de la chance. Les forêts sont de moins en moins menacées avec l'arrivée de nouvelles technologies, on imprime de moins en moins de livres, le papier est de moins en moins nécessaire surtout depuis qu'on a appris à le recycler, alors tu as été pas mal opportuniste de ne pas en tenir compte dans ton exposé."

 

On commença à faire des blagues sur l'intégrité de ce phénomène appelé Éric, à se demander à quoi pouvait bien servir l'honnêteté quand le silence faisait le travail à lui seul.

 

Tout se mit à aller de travers pour lui du jour au lendemain. La remarque d'Esther l'avait scié en deux, et ce n'est certes pas un hasard qu'il ait ressenti une importante poussée de sa maladie quelques semaines plus tard.

 

Ce doit être vrai qu'une parole dite en un jour précis, comme un jour encerclé d'avance sur le calendrier de la vie, peut changer cette vie autant que tout autre événement majeur, la perte d'un parent en bas âge, un accident d'avion ou une attaque qui détruit les quartiers d'une ville en guerre. Ce doit être vrai, mais je suis loin d'en être sûr. J'ai déjà dit à des industriels qu'ils feraient faillite s'ils ne suivaient pas mes conseils, ils ne les ont pas suivis, ils ont fait faillite, mais leur vie intérieure en est restée inchangée.

 

Au gouvernement, l'appréciation qu'on avait d'Éric était la même depuis le début: sens aigu de la perfection, besoin d'être reconnu à tout prix, mais arrogance arrivant mal à dissimuler un manque de confiance en lui.

 - Quel paradoxe quand même !

 - Pas du tout Daniel. Les gens se déclarent souvent la guerre à eux-mêmes.

Esther m'avait déjà ouvert son agenda pour me montrer le nombre de conférences qu'Éric donnait dans différents lieux. Chaque fois, les conférences rapportaient de nouvelles adhésions dans l'aile droite du parti. Sur un graphique, je m'amusai mentalement à tracer en bleu les rendements d'Éric avant la remarque d'Esther, et, en rouge, ses rendements après le jour fatidique. Rien de significatif et je renonçai à vouloir comprendre le malheur d'Éric par ordinogramme.

 

Brouillards, feuilles mortes, quand c'est Debussy qui exprime le flou sentimental en musique nous sommes des corps au septième ciel.  À condition d'avoir l'oreille, et surtout le cœur, indulgents pour les dissonances. Dans le désarroi d'Esther, je percevais un drame encore plus grave qu'elle-même ne semblait capable de le dire. Aussi, je n'arrivais pas à me faire une idée logique du malheur d'Éric autrement qu'en ressentant une blessure indéfinissable, au sens propre. Je me couchais le soir et ma gorge se nouait, sinon une vieille brûlure d'estomac refaisait surface qui m'obligeait à me relever.

Qu'est-ce qu'on peut dire au juste à quelqu'un qui le rende à ce point misérable intérieurement? La question m'offrait deux volets: était-ce la chose en elle-même ou les mots avec lesquels la chose avait été dite? Esther n'avait pas la mémoire exacte des paroles qu'elles avait utilisées. "Opportuniste", ou quoi d'autre? Il est vrai que personne ne doit aimer se faire traiter d'opportuniste.

 

Une vérité choque, pas vrai? Mais une vérité peut-elle assassiner quelqu'un? Moi-même, à plus petite échelle, il m'importait de me réaliser. Je m'exerçais à imaginer quelle parole aurait pu m'être dite pour que je renonce à l'art, la peinture, la musique, et ces trésors qui me sont si précieux quand je rencontre des travailleurs autonomes. Je les préfère à tous mes autres clients. Ce sont les gestionnaires les plus consciencieux qu'on trouve.

Quel mot avait une sonorité si brutale qu'il aurait pu détériorer mon existence? J'adhère à l'échec de ceux que j'aime,  surtout quand je comprends leur échec. Mais voilà que je souffrais intérieurement du naufrage d'un étranger,  sans avoir moi-même jamais vécu de naufrage.

 

Ce qui est difficile d'une blessure, c'est qu'elle ne fait mal que si on y pense, et on vient à ne plus savoir si c'est dans la pensée qui se fige sur elle ou dans sa véritable nature qu'on souhaite violemment qu'elle cesse ou qu'elle nous emporte. Une seule personne pouvait m'en délivrer ou m'entraîner vers une issue plus douloureuse, afin qu'on en finisse, et c'était Éric lui-même.

 

Il tombait des clous ce soir-là et je n'avais aucune envie de me ramasser à la salle Pierre-Mercure, mais Esther m'avait dit l'importance qu'Éric accordait à cet événement. C'était son quatuor à cordes préféré qui invitait une accordéoniste brésilienne à une soirée de tangos.

 

Instructif de voir comment une salle écoute sans bouger le petit doigt de la musique qui est conçue pour faire danser. Le metteur en scène avait eu le génie de ne pas louer les services de danseurs, mais avait imaginé une chorégraphie pour l'accordéoniste, laquelle nous transporta corps et âmes dans des jardins d'ambassade où des fleurs carnassières se découpaient sur du sable en feu. Je vous le jure: moi qui ne suis pas sensible à la botanique, je voulais aller les cueillir.

Qu'Esther n'était-elle donc pas parmi nous ! Au lieu, Éric était accompagné de deux amis, dont un aveugle, et les trois sortirent assez rapidement de la salle à la fin. Je n'allais pas manquer ma chance de me présenter, déjà qu'Esther m'avait fourni un bon prétexte pour le faire. Il pleuvait toujours aussi fort. Heureusement, le restaurant où ils avaient choisi d'aller n'était pas loin.

 

Il avait amassé suffisamment d'argent en travaillant au gouvernement pour que je l'oriente vers des placements à hauts rendements. Chaque fois que je lui arrivais avec de bonnes nouvelles, je voyais l'éblouissement d'un enfant s'imprimer sur ce visage d'adulte. Il avait les yeux bleus et des cheveux noirs tapés, qu'il ne devait pas se faire couper souvent, non plus qu'il ne semblait prendre plaisir à se raser. Certains jours, sa barbe était virile à l'extrême, comme moi-même j'aurais aimé l'avoir, mais d'autres fois elle était beaucoup trop longue. Cette négligence me frappait. Au mieux, il faisait penser à un personnage du dix-neuvième siècle en peinture. Quel était son rapport au miroir? Et j'avais honte de me surprendre à penser qu'un homme qui a du mal à marcher, même s'il gagne assez d'argent, s'arrange inconsciemment comme un sans-abri.

 

Quelques jours après ses premiers investissements, il y eut une série de montagnes russes à la bourse et la compagnie où j'avais le plus risqué avec l'argent d'Éric vit ses actions s'effondrer. Je réparai du mieux que je pus, et au bout d'une autre semaine tout revint dans l'ordre, même avec un léger bénéfice. Après un combat intérieur d'assez courte durée, je choisis de tenir Éric au courant de ce qui s'était produit par peur qu'il s'en rende compte de lui-même, et je ne voulais surtout pas le perdre comme client. Sa réponse m'émut. Il ne connaissait rien aux affaires, mais il aimait nos rencontres. À la limite, l'argent, il s'en balançait.

Il ajouta:

 - Ce n'est pas ça qui qui pourrait me rendre heureux.

Je pris cette réflexion comme une invitation amicale, c'était l'évidence, et je lui demandai en quoi il était malheureux. Il se mit à dire, et à répéter, que la vie était une affaire pourrie, qu'elle n'en valait pas la peine, qu'on critiquait le judéo-christianisme mais que c'était ça quand même, du travail à la sueur de son front, une coupe de sang qui déborde, etc.

 - T'es sûr que t'exagères pas un peu?

 - Je pourrais t'en raconter jusqu'à demain matin.

 

Moi qui aime tant les histoires, je l'invitai à le faire, mais il se renferma dans une sorte de coma mental. Un peu plus tard, nous discutions du nombre de propriétaires de forêts qui recevaient des subventions, aussi du nombre de forêts en voie de disparition au nord du cinquantième parallèle. Là, il avait retrouvé sa bonne humeur, son ton cordial, son humanité, et je vis qu'il s'animait comme quelqu'un qui s'était déjà conditionné physiquement.

Courir avait été la joie principale de son enfance. Il avait gagné un tournoi de natation, montra du doigt où était la vidéo dans son étagère. Le tango aurait été sa passion, mais les femmes l'attiraient trop. À l'école du cirque, on n'avait pas retenu sa candidature. Il ne s'était pas aidé, en entrevue il en avait trop dit, on l'avait trouvé trop critique, trop intellectuel. Il avait un fantasme prononcé sur les mollets des femmes.  Il avait mis un long temps à le régler, mais à présent il était capable d'en parler normalement, comme quelqu'un qui a tourné la page. Ça non plus, ça ne lui avait pas rendu service en entrevue.

Ça devait être beau de voir ce grand barbu se tordre à la cheville et aux mollets d'une femme, après avoir déjeuné avec elle, sur l'herbe, comme dans le célèbre tableau où lui a gardé sa chemise, son chapeau, sa canne et pas elle. Tout ce qui vient après ce déjeuner, voilà ce qu'un tableau montre sans le dire. Un ami, en pantalons pâles, est avec le couple. Derrière eux, mais entre elle et lui, au centre, qui regarde avec un sourire complice, non pas la caméra, mais plutôt celui qui est en train de les peindre, mais la plupart ne voient que le sourire du jeune solitaire et pas l'artiste à son chevalet, qui est à la place forcément où le spectateur du tableau les regarde, au musée, allons-y dans l'ordre, lui, elle, l'ami au centre, le peintre, le spectateur, qui regarde l'homme qui insiste avec son sourire, insiste vers qui?

Pour compliquer les choses, imaginons que le touriste au musée ressemble au jeune homme du tableau en train de se peindre et qu'il soit habillé de manière identique... Il me fallut plusieurs nuits pour comprendre ce qui m'arrivait quand j'imaginais qu'Éric était encore nu quand j'arrivais trop à l'heure à notre rendez-vous.

 

Avec un séisme important en Asie, la bourse se remit à chuter entraînant des répercussions jusqu'ici. Je ne réussis pas à redresser le porte-feuilles d'Éric. Il manifesta moins de détachement que la fois précédente, car il avait un vague projet de pourvoirie en tête, dans une zone où un feu de forêt avait favorisé une clairière magique dans un parc en Mauricie.

Il était capable de rêver. L'idée qu'il venait de perdre beaucoup m'attristait. Je lui proposai un plan de redressement. Après l'énumération de quelques scénarios, il me fit signe d'abréger. Ça n'en valait plus la peine, et au fond, il ne tenait pas vraiment à se lancer dans un méga-projet.

 

La perspective qu'il m'ouvrait la porte en s'excusant et qu'il me faisait entrer quand même, en me montrant ma place avant qu'il retourne lentement s'habiller commençait à m'agacer sérieusement. Pour bien des raisons, mais principalement parce que je m'étais mis ça dans la tête sans qu'il en soit responsable. Je songeai à l'hypnose, parce que je n'avais ni le temps ni l'argent à consacrer à une thérapie, mais il m'intéressait de savoir ce que j'avais refoulé de mon enfance à propos d'un oncle qui était barbu. Qui aurait été barbu. Car il n'y avait personne de barbu dans l'album de famille. Il y avait les tableaux de Manet, par contre. Et les deux cahiers d'Études  de Debussy sur le piano.

 

Par un de ces matins où je sonnai chez lui avec un bon quart d'heure d'avance, car il pleuvait à verse, je n'obtins pas de réponse.

Doublement contrarié, j'attendis dans mon auto jusqu'à dix heures, puis je me présentai de nouveau. Toujours rien.

De retour chez moi, un mot d'Éric me sommait de mettre fin le plus vite possible à notre entente. Il me disait de disposer de ses placements comme  bon je l'entendrais.

Je lui laissai plusieurs messages au cours de la journée. Le soir, je répondis fébrilement à ce que je croyais être son appel, mais c'était la voix d'Esther. En larmes :

- Éric est mort. Mort ! Mort !

Je sautai dans mon auto pour me rendre chez elle. Je n'avais pas hâte d'arriver, je ne savais pas quoi lui dire. En chemin, j'eus la mauvaise idée de faire le même détour que nous faisions autrefois, avec l'accord discret de ses garde-du-corps. La maison jadis déserte avait été vendue depuis longtemps, rénovée, la haie de cèdre était taillée de main de maître.

À mon arrivée chez la belle Esther, des autos-patrouilles et une ambulance m'avaient devancé. Un policier m'annonça qu'elle venait d'être retrouvée morte elle aussi, électrocutée dans son bain.

 

© nchaurette 2015 - http://www.normandchaurette.com/textes.html

 

 

Topic 719064

DH//64Re://T7190[/Nordh - Conseiller] post. 17-06-25 11:03:09

 

1. Forêt - © photo Nordh - Île Bonaventure 2008

2. Piano - © photo FLICKR COMMON EXCHANGE

3. Édouard Manet, Le Déjeuner sur l'herbe, Paris, Musée d'Orsay

© photo Wikimedia https://commons.wikimedia.org/wiki/File:%C3%89douard_Manet_-_Le_D%C3%A9jeuner_sur_l%27herbe.jpg

Inédits

 

C'est l'histoire d'un pianiste réputé. Il est invité dans une ville, Prague, ou Vienne, pour enregistrer un concerto contemporain avec la philharmonique. On profite de son séjour pour organiser des classes de maîtres, où des élèves triés parmi les meilleurs profitent des conseils privés du grand visiteur.

 

Le premier jour, son attention se déporte sur la dernière du groupe.  Elle est assise de manière à ne pas trop se faire remarquer, attitude qui la trahit. Un des professeurs avertit discrètement le maître:

 - Attention, ce n’est pas la plus douée de la classe.

 - Avant qu’elle n’ait produit un son, je m’en rends déjà compte. C’est pour ça que j’ai hâte de l’entendre.

Méchanceté inhérente à cette race maudite que sont les musiciens?

Mais passons.

Chaque élève fait un segment d’étude que le maître interrompt avec une déférence accompagnée d’un reproche pas toujours enrobé, mais la plupart du temps lumineux. Puis il passe à la suivante.

La dernière s’amène d’un pas beaucoup moins assuré que les autres. Elle est frêle au point qu’on pense qu’elle va s’évanouir. Sa constitution physique, visiblement, ne lui permet pas de se mesurer à un répertoire musclé.

Elle commence timidement son étude. Se reprend plusieurs fois au début, en sorte que le maître, exceptionnellement,  la laisse jouer la pièce en entier.

À la fin, toutes ses compagnes s’échangent des ricanements remplis de compassion perfide.

 - Qu’avez vous à rire ? demande le pianiste. Oui, c’était maladroit. Oui, les doigtés sont à refaire, bref: c’était imparfait. Mais aucune d’entre vous ne s’est-elle donné la peine d’écouter? Moi, en fermant les yeux, j’entendais enfin de la musique.

 

Le lendemain, il  convoqua l’élève pour une leçon privée. Il l’amena à une meilleure adéquation entre la force de ses bras et l’extrémité de ses phalanges. Elle avait en effet de longs doigts qui couraient sur le clavier avec une retenue qu’il jugeait contraire au romantisme.  Par contre, il dut admettre qu’il y avait dans la mazurka qu’elle avait choisie une exécution très expressive.

Il se mit au piano et rejoua la pièce en accentuant très fort les deuxièmes temps, et en faisant résonner les basses comme il faut.

Il l’invita à se réessayer. Elle se lança dans un passage marqué vite et fort, en réussissant l’exploit de le faire tout en pianissimo.

Vers la fin de l’heure, il attaqua le même passage avec une agitation fiévreuse. Puis il l'invita à faire de même.

Elle redoubla de lenteur.

Il se remit au piano comme un enragé.

Elle frémit. Il avait l’air d’un commando solitaire dans un champ rempli d’opposants qu’il fallait exécuter.

Elle resta longtemps médusée après l’accord final, avant de se laisser convaincre de jouer une dernière fois.  Elle s’assit machinalement, fixa son regard sur le mur, et interpréta une valse triste et lente, en l’étirant jusqu’à la fin, une fin hélas qui ne fut jamais entendue, puisque la jeune fille s’était assoupie sur ses jointures en jouant les dernières notes sur ses genoux.

Il la cueillit, la déplia doucement, et alla l’étendre sur le canapé. Il la contempla de longues minutes en méditant sur ce qu’elle lui avait mystérieusement appris.

Il avait dit vrai aux autres: de la musique.

Il eut envie de la dévêtir et se voyait déjà en train de perdre la tête, mais il était trop tard. En venant pour la caresser, il vit qu’elle était morte.

 

 

L'image ressemble à un Dali, un pianiste en complet noir qui se déshabille et qui se dissimule entre le cadavre d'une jeune musicienne et le tissu qui la recouvre. Il faut y voir la métaphore assurément d'un meurtrier qui cherche à se maquiller à l'intérieur-même de son crime, mais aussi d'un homme en quête de sa pureté. Féminine ou autre.

Quelques-uns ont cherché à y voir de la misogynie.

 

Des hommes à la recherche d'une féminité d'eux-mêmes se sont tus pour mieux se connaître. Certains auteurs l'ont fait. Ils sont entrés quelque part, par toute sorte de moyens, imaginaires, ou par l'opium, à l'époque de Baudelaire, pour s'apercevoir que ce quelque part était un pan d'eux-mêmes, inaccessible naguère.

 

Ils entrent, parmi des peintures chinoises délabrées, parmi des lambeaux de chair aussi, étant à l'intérieur de leur corps physique, à la recherche d'une zone paradoxalement immense, ce terrain de football dont se servent les adeptes de la méditation pour montrer comment, devenu pas plus gros qu'un point géométrique, notre moi se confronte à la grandeur du Tout. Explorez. Marchez, ne craignez pas de vous perdre, si le téléphone sonne, vous l'entendrez sonner n'ayez pas peur, vous l'entendrez sonner d'une manière que votre oreille n'avait encore jamais expérimentée, jamais ouïe, jamais reproduite, jamais. Aucune peur ne sera associée à l'expérience. Si c'est la voix de quelqu'un, vous serez à même de dire c'est qui, quand, pourquoi, et cela ne vous déconcentrera pas de la descente en vous-même, dans ce grand terrain de football, ou grande piscine si c'est à la nage, ou sanctuaire si c'est à genoux. Vous serez en train d'avoir accès à ce que vous rêvez de vous-même, car ce qu'on rêve ou ce qu'on redoute de soi existe, malheureusement pour les uns, heureusement pour les autres.

 

Ma curiosité agit comme une déesse. Elle me sauve du désenchantement et promène ma concentration dans l'empire exigeant de l'ascèse, pour mieux connaître cette femme en moi remplie de bonnes intentions, celle-ci ou telle autre, les regarder, les aimer, les haïr me les font mieux comprendre, car une fois que mes rendez-vous professionnels sont passés, seul, je ferme les yeux et je choisis d'aller, comme l'abbé Lester, me recueillir chez la femme, ou m'ouvrir à celle qui est en moi en m'y glissant, l'abbé Lester devenu la belle Esther, et la femme éléphant de Picasso devenue une dormeuse aussi paisible que son oreiller.

 

La concentration veille. Flamme dérisoire, dans son ardeur aujourd'hui pudique, puis panique, comme dans une arabesque, un entrelacs, elle se met à cracher, s'étouffe, renaît, mais c'est la noyade qui commence: la chandelle a brûlé presque toute sa condition, la flamme vacille comme on dit, va... cil... lente... mains bleues qui rapetissent, agrippées sur le rebord du bain de cire, qui déborde, ramolli, s'épaississant, demain, la réalité t'aura rattrapé, bout de chandelle...

 

Les gens soi-disant prévoyants les économisent. Je n'ai jamais trouvé que c'était si dérisoire. Sans économie aucune, aucune vie ne fonctionne, pas vrai? Madame Héneault prend les glaçons qui traînent encore dans les verres à cocktails, se croyant non-vue de ses invités, et les remet dans le congélateur. Pas pour sauver la glace, bien sûr que non, mais pour ménager l'électricité. Aussi, j'aime cette femme. Il y a quelque chose de violent et de tendre chez elle. Une pensée d'une dextérité coupante, avec une grâce longitudinale, rectiligne, belle à nous effrayer dans sa robe couleur de jour, ou son tailleur couleur du soir. On la voit se faufiler diaphane dans la flore et la faune de ses conseillers. Elle aura bientôt la quarantaine; elle paraît encore avoir vingt ans. Elle est restée "la jeune fille aux cheveux de lin" de Debussy.

 

Qui peut imaginer que cette femme passe des nuits blanches, à halluciner que des créanciers imaginaires entrent dans sa chambre et viennent lui extorquer l'argent qu'elle a mis de côté pour ses vieux jours?

 

 Ce qu'a vu le vent d'Orient, capricieux et léger, est déposé comme un linceul où l'individu qui y cherche sa bonne aventure la trouve. C'est que ce linceul est solide comme de l'or; en bon miroir, il peut nous faire examiner des tissus. Chaque tissu est une histoire. Shéhérazade en produit dans Les Contes des mille et une nuits, et ainsi de suite jusqu'à ce que le sultan, las de les entendre, ces histoires qui se ressemblent toutes, se fâche un soir, et lui dise: "C'est bon, va-t-en, je te laisse la vie sauve, mais gare à toi si jamais tu reviens, je sors mon glaive et pfft!"

 

 Une histoire, une dernière, que j'aime à me raconter souvent, et qui me vient du même auteur, est celle d'un triste aventurier, ou encore, celle d'un anthropophage, ou celle, inachevée, qu'il aurait écrite avant de se taire, au fond, laquelle choisir ? Je les aime toutes, presque autant les unes que les autres, elles sont comme les collines d'Anacapri,  les sons et les parfums tournoient dans l'air du soir, des histoires courtes qu'on lit séparément, dans l'ordre, ou dans le désordre, elles se complètent tout en se suffisant à elles-mêmes, et quand on ouvre le recueil des années plus tard elles sont restées les mêmes tout en ayant changé. Chairs d'enfant, rides de personnes âgées, entre les sillons, une valse de Méphisto.

 

Pour revenir à cette histoire que j'aime à me raconter souvent, celle de ce jeune conseiller en forêts ... mais celle-ci, c'est Madame Héneault qui me l'a racontée en personne. Il faut dire que le monde est vaste. Les auteurs sont partout. Et nous devons recourir aux livres de nos bibliothèques pour savoir qui a dit quoi avec exactitude, même si les histoires sont mieux imprimées dans nos têtes que la biographie de leurs auteurs.

 

Une histoire dont le tragique nous effleure, car elle coûte la vie à ses principaux personnages. Je dis bien "nous effleure", quoique pour deux personnes au moins, Esther Héneault, qui la raconta, et moi, qui l'entendis, cette tragédie entra dans nos chairs comme des pinces de désincarcération dans des véhicules accidentés.

 

Une haie négligée laissait battre ses branches en dissimulant le bois pourri d'un domicile à vendre. Ce que nous étions elle et moi ? Des épaves, à la fois si bien abandonnés au confort d'un Côte de Beaune, que j'avais caché sous le siège avant de la voiture, et si peu préparés à une réflexion sur la mort. Elle avait commencé son histoire de manière inopinée, alors que j'allais la déposer chez elle. Nous faisions notre détour habituel où, à cette heure-là de la nuit, personne, incluant ses gardes-du-corps, ne risquait de nous voir.

J'entendrai toujours la voix d'Esther conclure à travers ses larmes:

 - Oh, Daniel, Daniel ! Si tu savais comme j'ai du mal à me pardonner mon rôle dans cette affaire!

 

 

Ce jeune ingénieur en forêts montrait une mine sombre, mais l'on pense aujourd'hui que c'était sa manière de se protéger des autres. Qu'importe. Ses yeux allaient me prouver plus tard qu'il avait un cerveau lumineux. Il avait souvent dû se faire des ennemis sur son passage. Il avait des amis aussi, et de bons appuis, dont Esther, ministre à cette époque-là, grâce à qui, comme je l'ai dit, je connais l'histoire.

Éric, cet ingénieur en forêts, avait déjà écrit une thèse sur les écosystèmes. Il était fort en chimie. Il avait commencé un cours de droit à l'université, qu'il avait abandonné pour une session d'hiver en théologie, en raison de prises de conscience plus nombreuses que je ne saurais en énumérer. L'essentiel est qu'il était brillant.

Les fées sont de bonnes danseuses, aussi Madame Héneault adorait Vienne. Lors d'un passage ministériel à un sommet, elle y avait rencontré Éric et s'était immédiatement entichée de son regard vivace. Après un souper de dignitaires, elle avait forcé le cordon qui séparait la section des gens importants de la section des subalternes, avait offert sa main nue à Éric, et les deux s'étaient laissés entraîner dans une valse qui commençait.

Éric l'accompagna, docile, dans un parcours qu'elle qualifia de presque "sans faute", puis de retour au pays elle lui donna un poste de conseiller dans son ministère.

Ce presque sans faute acquiert de l'importance quand on sait qu'Éric présenta, peu après son entrée en fonction dans le bureau de comté de la ministre, toutes sortes de symptômes qui allaient conduire à un diagnostic de sclérose en plaques. Pour le reste il accomplissait chaque tâche avec une perfection qui démontrait que celle-ci existait bel et bien.

On voit la beauté d'un ciel, on en voit la faille  que si l'on veut. Mais pas besoin de la nier longtemps. Elle arrive, survient, attaque. Éric, qui ne posait pas sur lui-même le regard d'un peintre auto-satisfait, commença à se prendre en défaut sur toutes sortes d'éléments dans ses rapports. Mais ceci, Esther Héneault l'ignorait.

 

Elle l'apprit au hasard d'une réunion où quelqu'un se plaignit de l'arrogance du jeune conseiller en forêts. Le chef de cabinet voulut nuancer en disant que l'arrogance est souvent un manque de confiance en soi.

"J'ai remarqué, fit une nouvelle voix, que tous ses comportements ne découlent pas obligatoirement de sa maladie. C'est en effet difficile de croire que quelqu'un qui attend un verdict se comporte comme si ce verdict était déjà rendu et qu'il en avait déjà purgé la peine en entier."

Éric connaissait bien la danse, la musique, et tout ce qui donne envie de voler. Dans les deux sens du mot: bouger dans les airs, et prendre ce qui est à autrui. Il devançait ses adversaires. Il coupait l'herbe sous le pied des organisateurs lors de rassemblements de l'aile gauche...

"Hé, ho, finit par lui dire un jour Esther, il est magnifique ton rapport, personne ne dit le contraire, mais avoue que tu as eu de la chance. Les forêts sont de moins en moins menacées avec l'arrivée de nouvelles technologies, on imprime de moins en moins de livres, le papier est de moins en moins nécessaire surtout depuis qu'on a appris à le recycler, alors tu as été pas mal opportuniste de ne pas en tenir compte dans ton exposé."

 

On commença à faire des blagues sur l'intégrité de ce phénomène appelé Éric, à se demander à quoi pouvait bien servir l'honnêteté quand le silence faisait le travail à lui seul.

 

Tout se mit à aller de travers pour lui du jour au lendemain. La remarque d'Esther l'avait scié en deux, et ce n'est certes pas un hasard qu'il ait ressenti une importante poussée de sa maladie quelques semaines plus tard.

 

Ce doit être vrai qu'une parole dite en un jour précis, comme un jour encerclé d'avance sur le calendrier de la vie, peut changer cette vie autant que tout autre événement majeur, la perte d'un parent en bas âge, un accident d'avion ou une attaque qui détruit les quartiers d'une ville en guerre. Ce doit être vrai, mais je suis loin d'en être sûr. J'ai déjà dit à des industriels qu'ils feraient faillite s'ils ne suivaient pas mes conseils, ils ne les ont pas suivis, ils ont fait faillite, mais leur vie intérieure en est restée inchangée.

 

Au gouvernement, l'appréciation qu'on avait d'Éric était la même depuis le début: sens aigu de la perfection, besoin d'être reconnu à tout prix, mais arrogance arrivant mal à dissimuler un manque de confiance en lui.

 - Quel paradoxe quand même !

 - Pas du tout Daniel. Les gens se déclarent souvent la guerre à eux-mêmes.

Esther m'avait déjà ouvert son agenda pour me montrer le nombre de conférences qu'Éric donnait dans différents lieux. Chaque fois, les conférences rapportaient de nouvelles adhésions dans l'aile droite du parti. Sur un graphique, je m'amusai mentalement à tracer en bleu les rendements d'Éric avant la remarque d'Esther, et, en rouge, ses rendements après le jour fatidique. Rien de significatif et je renonçai à vouloir comprendre le malheur d'Éric par ordinogramme.

 

Brouillards, feuilles mortes, quand c'est Debussy qui exprime le flou sentimental en musique nous sommes des corps au septième ciel.  À condition d'avoir l'oreille, et surtout le cœur, indulgents pour les dissonances. Dans le désarroi d'Esther, je percevais un drame encore plus grave qu'elle-même ne semblait capable de le dire. Aussi, je n'arrivais pas à me faire une idée logique du malheur d'Éric autrement qu'en ressentant une blessure indéfinissable, au sens propre. Je me couchais le soir et ma gorge se nouait, sinon une vieille brûlure d'estomac refaisait surface qui m'obligeait à me relever.

Qu'est-ce qu'on peut dire au juste à quelqu'un qui le rende à ce point misérable intérieurement? La question m'offrait deux volets: était-ce la chose en elle-même ou les mots avec lesquels la chose avait été dite? Esther n'avait pas la mémoire exacte des paroles qu'elles avait utilisées. "Opportuniste", ou quoi d'autre? Il est vrai que personne ne doit aimer se faire traiter d'opportuniste.

 

Une vérité choque, pas vrai? Mais une vérité peut-elle assassiner quelqu'un? Moi-même, à plus petite échelle, il m'importait de me réaliser. Je m'exerçais à imaginer quelle parole aurait pu m'être dite pour que je renonce à l'art, la peinture, la musique, et ces trésors qui me sont si précieux quand je rencontre des travailleurs autonomes. Je les préfère à tous mes autres clients. Ce sont les gestionnaires les plus consciencieux qu'on trouve.

Quel mot avait une sonorité si brutale qu'il aurait pu détériorer mon existence? J'adhère à l'échec de ceux que j'aime,  surtout quand je comprends leur échec. Mais voilà que je souffrais intérieurement du naufrage d'un étranger,  sans avoir moi-même jamais vécu de naufrage.

 

Ce qui est difficile d'une blessure, c'est qu'elle ne fait mal que si on y pense, et on vient à ne plus savoir si c'est dans la pensée qui se fige sur elle ou dans sa véritable nature qu'on souhaite violemment qu'elle cesse ou qu'elle nous emporte. Une seule personne pouvait m'en délivrer ou m'entraîner vers une issue plus douloureuse, afin qu'on en finisse, et c'était Éric lui-même.

 

Il tombait des clous ce soir-là et je n'avais aucune envie de me ramasser à la salle Pierre-Mercure, mais Esther m'avait dit l'importance qu'Éric accordait à cet événement. C'était son quatuor à cordes préféré qui invitait une accordéoniste brésilienne à une soirée de tangos.

 

Instructif de voir comment une salle écoute sans bouger le petit doigt de la musique qui est conçue pour faire danser. Le metteur en scène avait eu le génie de ne pas louer les services de danseurs, mais avait imaginé une chorégraphie pour l'accordéoniste, laquelle nous transporta corps et âmes dans des jardins d'ambassade où des fleurs carnassières se découpaient sur du sable en feu. Je vous le jure: moi qui ne suis pas sensible à la botanique, je voulais aller les cueillir.

Qu'Esther n'était-elle donc pas parmi nous ! Au lieu, Éric était accompagné de deux amis, dont un aveugle, et les trois sortirent assez rapidement de la salle à la fin. Je n'allais pas manquer ma chance de me présenter, déjà qu'Esther m'avait fourni un bon prétexte pour le faire. Il pleuvait toujours aussi fort. Heureusement, le restaurant où ils avaient choisi d'aller n'était pas loin.

 

Il avait amassé suffisamment d'argent en travaillant au gouvernement pour que je l'oriente vers des placements à hauts rendements. Chaque fois que je lui arrivais avec de bonnes nouvelles, je voyais l'éblouissement d'un enfant s'imprimer sur ce visage d'adulte. Il avait les yeux bleus et des cheveux noirs tapés, qu'il ne devait pas se faire couper souvent, non plus qu'il ne semblait prendre plaisir à se raser. Certains jours, sa barbe était virile à l'extrême, comme moi-même j'aurais aimé l'avoir, mais d'autres fois elle était beaucoup trop longue. Cette négligence me frappait. Au mieux, il faisait penser à un personnage du dix-neuvième siècle en peinture. Quel était son rapport au miroir? Et j'avais honte de me surprendre à penser qu'un homme qui a du mal à marcher, même s'il gagne assez d'argent, s'arrange inconsciemment comme un sans-abri.

 

Quelques jours après ses premiers investissements, il y eut une série de montagnes russes à la bourse et la compagnie où j'avais le plus risqué avec l'argent d'Éric vit ses actions s'effondrer. Je réparai du mieux que je pus, et au bout d'une autre semaine tout revint dans l'ordre, même avec un léger bénéfice. Après un combat intérieur d'assez courte durée, je choisis de tenir Éric au courant de ce qui s'était produit par peur qu'il s'en rende compte de lui-même, et je ne voulais surtout pas le perdre comme client. Sa réponse m'émut. Il ne connaissait rien aux affaires, mais il aimait nos rencontres. À la limite, l'argent, il s'en balançait.

Il ajouta:

 - Ce n'est pas ça qui qui pourrait me rendre heureux.

Je pris cette réflexion comme une invitation amicale, c'était l'évidence, et je lui demandai en quoi il était malheureux. Il se mit à dire, et à répéter, que la vie était une affaire pourrie, qu'elle n'en valait pas la peine, qu'on critiquait le judéo-christianisme mais que c'était ça quand même, du travail à la sueur de son front, une coupe de sang qui déborde, etc.

 - T'es sûr que t'exagères pas un peu?

 - Je pourrais t'en raconter jusqu'à demain matin.

 

Moi qui aime tant les histoires, je l'invitai à le faire, mais il se renferma dans une sorte de coma mental. Un peu plus tard, nous discutions du nombre de propriétaires de forêts qui recevaient des subventions, aussi du nombre de forêts en voie de disparition au nord du cinquantième parallèle. Là, il avait retrouvé sa bonne humeur, son ton cordial, son humanité, et je vis qu'il s'animait comme quelqu'un qui s'était déjà conditionné physiquement.

Courir avait été la joie principale de son enfance. Il avait gagné un tournoi de natation, montra du doigt où était la vidéo dans son étagère. Le tango aurait été sa passion, mais les femmes l'attiraient trop. À l'école du cirque, on n'avait pas retenu sa candidature. Il ne s'était pas aidé, en entrevue il en avait trop dit, on l'avait trouvé trop critique, trop intellectuel. Il avait un fantasme prononcé sur les mollets des femmes.  Il avait mis un long temps à le régler, mais à présent il était capable d'en parler normalement, comme quelqu'un qui a tourné la page. Ça non plus, ça ne lui avait pas rendu service en entrevue.

Ça devait être beau de voir ce grand barbu se tordre à la cheville et aux mollets d'une femme, après avoir déjeuné avec elle, sur l'herbe, comme dans le célèbre tableau où lui a gardé sa chemise, son chapeau, sa canne et pas elle. Tout ce qui vient après ce déjeuner, voilà ce qu'un tableau montre sans le dire. Un ami, en pantalons pâles, est avec le couple. Derrière eux, mais entre elle et lui, au centre, qui regarde avec un sourire complice, non pas la caméra, mais plutôt celui qui est en train de les peindre, mais la plupart ne voient que le sourire du jeune solitaire et pas l'artiste à son chevalet, qui est à la place forcément où le spectateur du tableau les regarde, au musée, allons-y dans l'ordre, lui, elle, l'ami au centre, le peintre, le spectateur, qui regarde l'homme qui insiste avec son sourire, insiste vers qui ?

 

Pour compliquer les choses, imaginons que le touriste au musée ressemble au jeune homme du tableau en train de se peindre et qu'il soit habillé de manière identique... Il me fallut plusieurs nuits pour comprendre ce qui m'arrivait quand j'imaginais qu'Éric était encore nu quand j'arrivais trop à l'heure à notre rendez-vous.

 

Avec un séisme important en Asie, la bourse se remit à chuter entraînant des répercussions jusqu'ici. Je ne réussis pas à redresser le porte-feuilles d'Éric. Il manifesta moins de détachement que la fois précédente, car il avait un vague projet de pourvoirie en tête, dans une zone où un feu de forêt avaient favorisé une clairière magique dans un parc en Mauricie.

Il était capable de rêver. L'idée qu'il venait de perdre beaucoup m'attristait. Je lui proposai un plan de redressement. Après l'énumération de quelques scénarios, il me fit signe d'abréger. Ça n'en valait plus la peine, et au fond, il ne tenait pas vraiment à se lancer dans un méga-projet.

 

La perspective qu'il m'ouvrait la porte en s'excusant et qu'il me faisait entrer quand même, en me montrant ma place avant qu'il retourne lentement s'habiller commençait à m'agacer sérieusement. Pour bien des raisons, mais principalement parce que je m'étais mis ça dans la tête sans qu'il en soit responsable. Je songeai à l'hypnose, parce que je n'avais ni le temps ni l'argent à consacrer à une thérapie, mais il m'intéressait de savoir ce que j'avais refoulé de mon enfance à propos d'un oncle qui était barbu. Qui aurait été barbu. Car il n'y avait personne de barbu dans l'album de famille. Il y avait les tableaux de Manet, par contre. Et les deux cahiers d'Études  de Debussy sur le piano.

 

Par un de ces matins où je sonnai chez lui avec un bon quart d'heure d'avance, car il pleuvait à verse, je n'obtins pas de réponse.

Doublement contrarié, j'attendis dans mon auto jusqu'à dix heures, puis je me présentai de nouveau. Toujours rien.

De retour chez moi, un mot d'Éric me sommait de mettre fin le plus vite possible à notre entente. Il me disait de disposer de ses placements comme  bon je l'entendrais.

Je lui laissai plusieurs messages au cours de la journée. Le soir, je répondis fébrilement à ce que je croyais être son appel, mais c'était la voix d'Esther. En larmes :

- Éric est mort. Mort ! Mort !

Je sautai dans mon auto pour me rendre chez elle. Je n'avais pas hâte d'arriver, je ne savais pas quoi lui dire. En chemin, j'eus la mauvaise idée de faire le même détour que nous faisions autrefois, avec l'accord de ses garde-du-corps. La maison jadis déserte avait été vendue depuis longtemps, rénovée, la haie de cèdre était taillée de main de maître.

À mon arrivée chez la belle Esther, des autos-patrouilles et une ambulance m'avaient devancé. Un policier m'annonça qu'elle venait d'être retrouvée morte elle aussi, électrocutée dans son bain.

 

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1. Forêt - © photo Nordh - Île Bonaventure 2008

2. Piano - © photo FLICKR COMMON EXCHANGE

3. Édouard Manet, Le Déjeuner sur l'herbe, Paris, Musée d'Orsay

© photo Wikimedia https://commons.wikimedia.org/wiki/File:%C3%89douard_Manet_-_Le_D%C3%A9jeuner_sur_l%27herbe.jpg